07 janvier 2008
Le dictionnaire
Le bouquiniste – un vieillard digne – s'était approché de moi et de l'ouvrage que j'avais sorti du fond d'une étagère. En se calant contre le mur, il me prit l'objet des mains et se mit à m'en vanter les mérites :
« Soyez bien sûre, madame, de la valeur de ce livre-là parce qu'il contient toute la mémoire des hommes. Et les hommes, sans mémoire, qu'est-ce donc ? » (J'étais d'accord, a priori.)
Il poursuivit : « Madame, il ne se trouve pas, au monde, de meilleur investissement que celui-ci. » (J'acquiesçai au prix.)
« C'est un bijou que vous avez là. Un véritable trésor. » (J'en étais la première persuadée.)
« Tenez, par exemple », dit-il, sur sa lancée, en ouvrant le livre et se mouillant le doigt (!), « il se trouve, là – et partout – (il tournait les pages), des mots que, moi-même, je ne comprends pas. On dit, aussi », souffla-t-il plus bas en baissant un peu la tête, « que certains d'entre eux sont magiques. Ne riez pas. Cela existe. » (Je ne riais pas !)
« Maintenant, si vous n'êtes pas sûre de votre choix, alors n'achetez pas. Ne prenez pas. Ne regardez même pas ! » Sur le moment, je ne compris pas ce qui arrivait au vieil homme qui, subitement, avait changé de ton et d'humeur. Il semblait fébrile d'un coup, inquiet.
« Mais monsieur, votre livre, je le veux », lui répondis-je en refermant l'ouvrage devant moi. « Je vous assure, il me plaît », ajoutai-je en ramassant certains des mots qui, subrepticement, avaient glissé sur la table. « Je le prends ! »
(Novembre 1999)
L’imaginaire
« Les enfants sont des anges aux ailes invisibles qui nous viennent des cieux pour nous faire la vie belle », m'avait un jour écrit un ami poète que j’avais sollicité – le sachant philosophe – sur la nature profonde de l’humanité. Il m’avait même à cette occasion précisé que, « de toutes les richesses de la terre, c’était bien les enfants qui participaient du mystère qui fut donné à l'homme pour se réaliser ».
Malheureusement, je dois avouer que, malgré ma bonne volonté, je ne saisis pas complètement le sens profond de ce qu’il me dit ce jour-là. « Certes, certes », lui répondis-je alors, « mais pourquoi donc les enfants de la terre reprennent-ils souvent à l'identique les erreurs de leurs parents ? ». À cette interrogation, la réponse attendue de mon correspondant ne me parvint qu’un mois plus tard, accompagnée d'un petit livret qu'il avait joint à l'envoi et qui s'intitulait Des secrets de la vie et de l'ingéniosité humaine à les déceler.
Grande fut ma déception de constater que ledit ouvrage, d'ailleurs fort bien présenté – belle reliure et beau papier, comportant une cinquantaine de feuillets – était, à l'intérieur, on ne peut plus vierge d'inscriptions !
Je m'en plaignis. « Il n'y a rien. Rien n'est inscrit ! », écrivis-je, « la belle affaire que cet envoi que tu me fais. Ton amitié me va droit au cœur, mais ton encre n'est pas sympathique ! » (J'avais même essayé de passer le papier à la bougie, sans succès.) Mon impatience devenait, elle, bien visible. Notre liaison postale était en mauvaise passe.
Toujours est-il que, trois jours seulement après l’envoi de ma missive, le téléphone, un soir, sonna. C'était lui. « Je t'ai envoyé un colis », me dit-il, « j'espère que cela t'aidera ».
De quoi parlait-il ? Je ne pus le savoir, parce, rapidement, il en vint au sujet qui nous préoccupait : « Alors, tu ne comprends donc pas l'erreur de nos enfants qui, en s'incarnant, décident, par amour – ils nous aiment tant –, de nous prendre comme modèles et ne peuvent plus, de ce fait, ni déplier leurs ailes ni se souvenir ? Tu ne le comprends donc pas ? »
Il me parlait calmement mais sa voix trahissait une inquiétude certaine sur mon appréhension de la vie et sur ce qui nous y arrivait. Peut-être même le décevais-je de mon manque de perspicacité sur le sujet. J'étais navrée.
« Restons-en là », me dit-il alors simplement, « le plus important est à venir. Ne pense pas, mais laisse-toi aller à ce que tu ressens, au plus profond de toi. Ferme les yeux et ressens… Concentre-toi sur ce que tu es… » Puis, il m'entretint longuement d'un immense secret qu’il détenait, « de source sûre » avait-il précisé.
Enfin, c’est le lendemain de notre conversation que je reçus son paquet. À l'intérieur se trouvait un écrin de velours. Dans l'écrin, un stylo nacré. « Un stylo à la plume d'or très particulier », avais-je été prévenue.
Et en effet, quand je le sortis de son étui, sa couleur changea et s’irisa au contact de mes doigts qu’une étrange énergie venait de traverser. Tout mon corps se mit à vibrer. Je n’étais plus que sensations et ondes.
Plus encore, ce que je ressentais lentement se matérialisait et prenait forme dans l’air – véritablement – et c’est alors que je vis ces signes complexes qui doucement se posèrent, page à page tournée, dans le livret posé de l’autre côté de ma table. D’un coup, je me souvins…
(Février 2000)
Une maquette
Un jour, il m'avait été offert, par amitié, une boîte de cent pièces à monter qui reproduiraient, à l'échelle, un magnifique voilier. Naturellement, le plaisir me fut immense de ce cadeau qui me donnait le moyen de voyager depuis chez moi sans même bouger. Et je remerciai donc vivement l'ami pour l'heureuse idée qu'il avait eue et qui me comblait.
« Fais attention », me dit-il pourtant, « fais bien attention et prend ton temps à la réalisation de cet objet. Tu verras. Je ne t'en dis pas plus. Tu verras. » À mes questionnements alors il ne voulut pas répondre, sinon qu'il ajouta qu'il m'appartiendrait de « bien choisir » les couleurs que j'utiliserais, « couleurs » qui, d'après lui, « étaient bien plus que des couleurs ».
Je fus perplexe. « Soit ! », pensai-je, « je porterai une attention toute particulière aux couleurs et aux teintes. » Et c'est ce que je fis quand la maquette fut montée. Avec minutie et une infinie patience, je décorai et peignis le bel objet. J'y mis « tout mon cœur », comme on dit.
Puis, quand le bateau fut terminé, je décidai – tellement je le trouvais beau – de le poser sur ma petite table de chevet afin de l'avoir toujours à portée du regard quand je m'endormirais. Tant et si bien que depuis, chaque soir, en me mettant au lit, les yeux à peine fermés, une étrange sensation de roulements de vagues lentement m'envahit, et je perçois distinctement la musique du vent du grand large. Puis je sens alors, nettement sur mes lèvres fermées, glisser des gouttes d'eau au goût un peu salé.
(Novembre 1999)
Le croiriez-vous ?
L'autre soir, comme à l'ordinaire, je me mis au lit en pensant bien me reposer pour la journée qui s'annonçait. C'est ainsi qu'après avoir un peu lu, j'éteignis la lumière pour « m'endormir rapidement, et faire de beaux rêves », comme je me le souhaitais.
Or, il n'en fut rien. Ou plutôt, et à ma grande surprise, il en fut tout autrement. Je m'explique : j'eus le net sentiment que je n'étais pas seule. Retenant alors ma respiration, j'ouvris d'un coup les yeux pour voir ce qui se passait. Eh bien, il ne se passait rien, si ce n'est que « je » n'étais plus dans mon lit, mais comme suspendue entre le sol et le plafond, retenue pas une espèce de cordon qui luisait dans la nuit !
« Zut et rezut ! voilà que je me dédouble », pensai-je en apercevant, dans mon lit, mon corps, « c'est embêtant pour ma santé mentale… vraiment embêtant ! » Mais le plus surprenant c'est tout de même qu'au moment même où cette idée vint à moi, je dégringolai, patatras ! Un trou d'air… Je venais d’avoir un trou d’air, comme dans un avion, si ce n'est, qu'ici, il s'agissait d'un retour au corps… Quelle sensation !
(Novembre 1999)
Vivre au présent
Les fantômes des dictées ratées
L'autre jour, dans la rue, mon fils me fit une confidence en me montrant, d'un doigt inquiet, un grand mur gris :
« Si seulement tu savais, maman », me dit-il forçant le pas, « ce qui se passe là-dedans… »
Alors, je vis au-dessus d'une immense porte cochère, une inscription : « École primaire, filles et garçons ».
« Mais, c'est une école ! », lui dis-je.
– Non ! c'est une prison » s'empressa-t-il de préciser. « Regarde bien : tu vois les barreaux aux fenêtres ? »
Je les voyais.
« Tu sens la tristesse ? »
Effectivement, je la ressentais.
« On raconte », poursuivit-il alors, « que, le soir, des fantômes se promènent… ».
– Mais non ! », lui répondis-je, « les fantômes, ça n'existe que dans les histoires. »
Pourtant, en disant cela, je vis bien que je venais de blesser mon garçon dont le regard, rapidement, s'assombrit.
« Je le savais que tu ne me croirais pas, je le savais ! », dit-il, les larmes aux yeux. « Mais, peu importe ce que tu penses, en fait, parce que je vais te dire, moi, la vérité, je la connais : sur les coups de minuit, chaque semaine, et plus précisément chaque mardi depuis le début de l'année, on entend des bruits qui vont et qui viennent. Ils semblent errer. Sais-tu ce que veut dire “errer” ? Cela veut dire déambuler avec peine et chagrin comme si toute la misère du monde était enfermée derrière ces murs et ces fenêtres que tu vois. “Et pourquoi donc ?”, me diras-tu. Eh bien, tout simplement parce que, chaque mardi il y a, ici, un maître sévère – et pour cause – qui fait une dictée à des enfants terrorisés rien qu'à l'idée de se tromper, parce qu'ils savent alors que chacun des mots mal orthographiés traînera sa peine, au soir, d'avoir été estrophié par négligence d'un enfant inattentif et peu soigneux… »
Puis, après un instant, il ajouta : « Si encore tu ne me crois pas, maman, viens donc ici mardi prochain, et écoute… »
(Novembre 1999)
Magasin de songes
« Maintenant », dit le marchand à l'homme, « je vais vous montrer une chose peu commune, une chose à laquelle je tiens fort, mais que je ne puis conserver – je n'en suis pas destinataire… » Alors, l'inconnu, gagné par la curiosité sans doute, leva son regard du livre qu'il feuilletait… Il sourit, ce qui fut interprété comme une acceptation. Le marchand avait vu juste, il l'avait su et senti dès l'entrée dans sa boutique de cet homme-là et son intuition ne le trompait jamais.
Il s'en fut donc à l'arrière du magasin et revint, un instant plus tard, portant fébrilement une petite boîte qui paraissait noire, rectangulaire et un peu plate dont le vernis, sous la lampe, luisait. Sur le dessus – délicatement décoré de liserés dorés s'entrecroisant sur les bords – il y avait, sur le bois, au centre et en relief, une inscription : « Les songes vivent quand les vivants y songent. » Puis, juste en dessous, finement dessinés, trois boutons de roses aux couleurs pastels…
« Sans vous connaître, je vous l'offre – c'est un cadeau –, vous n'avez rien à payer, c'est à vous… », poursuivit le vieil homme. « On ne paie pas pour ce qui nous appartient déjà, n'est-ce pas ? », ajouta-t-il, d'un haussement de sourcils. « Tenez, ne refusez pas ce présent. Cela faisait des années que je l'avais – pour vous – et qu'il vous attendait… Gardez-le, je vous en prie. Je ne puis vous en dire plus si ce n'est que cette boîte n'est pas ordinaire. Soignez-la comme la prunelle de vos yeux… Elle est immensément précieuse », dit-il enfin, tendant l'objet.
L'inconnu n'avait pas dit un mot. Son visage, à lui seul, exprima toute son émotion quand les boutons de roses se mirent à s'ouvrir…
(Janvier 1998)
Comptine
« C'est bien écrit », me confirma l'ange assis derrière son pupitre. « Écoute », me dit-il en se penchant un peu plus au-dessus du grand livre parcheminé qu'il tenait ouvert sur la table.
Je regardai par-dessus son épaule et fus stupéfaite, alors, de découvrir que des mots en belles lettres d'or s’inscrivaient sur la page au fur et à mesure de la lecture qu'il se mit à me faire lentement ! Les voici : « Mais les hommes oublieront parce qu'il en est ainsi que, pour mieux travailler dans la matière, il faut tout oublier en revenant sur terre. »
« Pour mieux “peiner” dans la matière » pensai-je alors, si fort que mon compagnon – déconcentré par cette idée – fut arrêté net dans son inspiration. Gênée, je rougis en m'excusant.
« Tu n'as pas à t'excuser, voyons, loin de là ! », me dit-il, « toute âme qui s'incarne le fait pour progresser. Il faut assurément beaucoup de courage pour ce genre d'aventure… ! »
Je ne comprenais pas. Alors, reprenant sa lecture mesurée, il baissa son regard vers le bas de la page où des mots s'imprimaient maintenant en caractères minuscules, à peine lisibles (de ceux que l'on omet souvent de bien lire sur les contrats d'assurance !). Cela disait : « Nota : “Ce ne sera pas la vie dont ils auront rêvé, mais ce sera celle-là qui les fera grandir”. »
Le silence qui suivit bourdonna dans ma tête et un éclair me brouilla la vue. Je me sentis défaillir d’une émotion indicible qui me submergeait.
« En fait », me dit alors mon compagnon, refermant l’ouvrage et se tournant vers moi avec un sourire malicieux, « maintenant, tu te souviens, n'est-ce pas ? ».
Je n'eus pas le temps de lui répondre parce que, malheureusement, c'est à cette seconde précise que je me réveillai…
(Janvier 2000)
Textes déposés à la SGDL.



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